Inseec U. petite école devenue grande

Par Houda El Boudrari

Chiffres clés

1975. Création du groupe Inseec à Bordeaux.

2003. Acquisition par Career Education Corporation, groupe d’enseignement américain.

2013. Reprise par Apax Partners pour 200 M€.

2019. Acquisition d’Inseec U. par Cinven pour 800 M€.

Depuis son LBO primaire avec Apax en 2013, Inseec U. a doublé son chiffre d’affaires, triplé son Ebitda et quadruplé sa valorisation. Un parcours exemplaire qui lui a permis de se hisser sur la première marche du podium des groupes d’enseignement privé supérieur français.

Le monde de l’enseignement supérieur est en pleine ébullition. L’annonce mi-juin de l’entrée de Qualium Investissement au capital de l’EM Lyon vient lever un tabou sur les prestigieuses écoles consulaires qui attisent à leur tour les convoitises des fonds d’investissement après leurs consœurs du secteur privé. L’appétit suscité par la mise en vente d’Inseec U. en début d’année par Apax n’y est sûrement pas étranger, même si le microcosme des prestigieuses écoles de commerce se défend de vouloir céder à la financiarisation du secteur. La plateforme d’enseignement multidisciplinaire aux 220 millions d’euros de chiffre d’affaires regroupant 17 écoles fréquentées par quelque 25 000 étudiants a fait l’objet d’un process très concurrentiel, mené par Rothschild & Cie et finalement remporté début mars par Cinven, moyennant une valorisation d’environ 800 millions d’euros, soit plus de 13 fois l’Ebitda. Six ans plus tôt, le groupe était valorisé « à peine » 200 millions d’euros lors de son carve-out du groupe américain Career Education Corporation alors qu’il pesait une centaine de millions d’euros de chiffre d’affaires et avait d’ores et déjà attiré l’attention du fonds américain Providence Equity Partners, spécialisé dans le secteur de l’éducation. Ce dernier a fini par jeter son dévolu en 2015 sur le groupe Studialis (les écoles de management ESG et le Cours Florent entre autres), à travers sa participation dans Galileo, numéro 1 européen du secteur. Car il y a déjà un moment que les acteurs du private equity ont découvert que l’enseignement supérieur était un secteur marchand… presque comme les autres. Si deux groupes américains, Career Education et Laureate, sont entrés dès le début des années 2000 au capital de quelques écoles, la crise de 2008 a conduit les fonds d’investissement à s’intéresser davantage à ce secteur qui présente une bonne visibilité en matière de cash-flows : les étudiants paient leur année d’étude à l’avance, et s’engagent pour des cycles de plusieurs années. Dans un secteur encore très atomisé, les groupes qui ont déjà atteint une taille critique comme Inseec U, disposent d’une longueur d’avance pour devenir une plateforme de consolidation à l’échelle européenne. Avec ses 220 millions d’euros de revenus, le groupe qui est passé en 45 ans d’une école de 50 étudiants à Bordeaux à 25 000 aujourd’hui, occupe la première marche du podium, devant l’entreprise familiale Ionis (27 000 étudiants dans 25 écoles des réseaux Iseg, Isefac et Epitac notamment pour quelque 150 millions d’euros de chiffre d’affaires) et le leader européen Galileo contrôlé par le fonds américain Providence, et qui a accueilli l’année dernière en minoritaire, Thétys Invest, le holding d’investissement de la famille Bettencourt Meyers.

Catherine Lespine, présidente du groupe Inseec U.

Le modèle des universités anglo-saxonnes. Constitué initialement d’un ensemble hétérogène d’écoles de bonne réputation, Inseec U. est devenu une plateforme d’éducation cohérente et structurée, dispensant des programmes d’enseignement pluridisciplinaires avec des expertises sectorielles dans le luxe, le sport, les vins et spiritueux, l’immobilier et la gestion de patrimoine, et depuis peu dans le design (avec Crea) et le numérique. Créé en 1975 à Bordeaux et dirigé depuis 16 ans par Catherine Lespine, Inseec U. rassemble aujourd’hui 16 écoles à travers le monde, avec des campus dans de grandes villes en France et en Europe, en plus de deux ancrages plus lointains, à Shanghai (pour l’Institut de formation aux métiers du luxe) et à San Francisco, pour l’économie collaborative et les nouveaux modes de travail. « Dans ce monde en mutation rapide, l’éducation supérieure et la formation continue sont des facteurs indispensables pour accompagner et permettre l’évolution de nos sociétés. Par sa taille et son agilité, Inseec U. est appelé à devenir un acteur européen majeur dans l’enseignement supérieur » commentait Nicolas Paulmier, Partner chez Cinven, lors de la prise de contrôle de l’entreprise en mars. « L’enseignement supérieur a profondément évolué ces dernières années. Les attentes des étudiants sont aujourd’hui extrêmement élevées et les écoles françaises doivent parvenir à s’imposer parmi un ensemble d’offres internationales toujours plus vaste » poursuit de son côté Bertrand Pivin, directeur associé chez Apax Partners qui se targue d’avoir créé en cinq ans un nouveau type d’acteurs de l’enseignement supérieur sur le modèle des universités anglo-saxonnes. Face à la polémique liée aux valorisations excessives qui conduiraient inéluctablement à renchérir les frais de scolarité des étudiants en inflation constante, l’investisseur n’hésite pas à rappeler que la moyenne des frais de scolarité annuels dans le groupe est de neuf mille euros, à comparer aux onze mille euros que coûte à la collectivité un étudiant dans une fac publique, avec la piètre employabilité de la majorité de ces universités.

Fertilisations croisées. En France, la part de marché de l’enseignement supérieur privé grimpe régulièrement : aujourd’hui, près de 20 % des élèves du supérieur étudient dans une école privée (contre 10 % il y a 10 ans), soit 520 200 étudiants en 2017-2018, selon les chiffres du ministère. Depuis 1998, les inscriptions dans le privé ont crû de 89 % tandis qu’elles n’ont augmenté que de 15 % dans le public, de quoi alimenter les ambitions des différentes écoles privées de niche qui poussent comme des champignons sur des créneaux parfois improbables comme le coaching sportif ou la formation de DJ… Inseec U. n’est pas en reste qui se targue d’avoir été un des premiers, avec l’Essec, à introduire l’apprentissage en grande école et qui propose à ses étudiants des fertilisations croisées entre ses différents cursus : un étudiant va par exemple pouvoir suivre un week-end une formation à la photo d’art à Sup de Pub, apprendre à coder avec La Piscine, ou passer quelques jours à l’ECE, l’école d’ingénieurs du groupe. Si le navire amiral de l’ensemble, la business school Inseec a pu souffrir de cette dispersion et perdu l’aura de ses débuts, dégringolant dans le classement des grandes écoles de commerce en dessous de la trentième place, le groupe a recruté une nouvelle directrice à l’été 2018 pour redonner un nouveau souffle et redorer le blason de son école de management rebaptisée Inseec Business school & economics. En misant sur un programme pédagogique innovant, l’établissement veut se donner les moyens de faire renouer son porte-drapeau avec l’excellence sans déroger d’un iota de sa stratégie de diversification, comme le martelait encore sa présidente-directrice générale, Catherine Lespine, lors du passage de relais entre Apax et Cinven : « L’enseignement supérieur et la recherche doivent être pluridisciplinaires et profondément ancrés dans la société : de nouveaux étudiants, une nouvelle pédagogie, de nouveaux domaines, de nouvelles formations et de nouvelles recherches. Nous avons aussi des valeurs communes : l’innovation, des normes universitaires élevées, l’esprit d’équipe, l’audace, la créativité, le développement international, le digital et la RSE ». Tout un programme !