Les administrateurs judiciaires ne résistent pas à l’appel de la consolidation

> Christophe Thevenot, président du Conseil national des administrateurs judiciaires et mandataires judiciaires (CNAJMJ) 

Par Houda El Boudrari

La professionnalisation croissante des administrateurs judiciaires va de pair avec une concentration pour se donner les moyens de traiter des dossiers de plus en plus pointus. Au risque de créer un métier à deux vitesses entre les quelques incontournables structures qui trustent le haut du panier et les irréductibles solitaires acculés aux petits dossiers.

Les administrateurs judiciaires font leur mue culturelle. Exercé jusqu’aux années 2000 par des loups solitaires, le métier n’a de cesse de se professionnaliser, de se moderniser et d’adopter un mode de fonctionnement épousant les standards de l’écosystème des conseils juridiques et financiers. Et cette maturité passe inéluctablement par un mouvement de consolidation. Amorcée en pointillé depuis dix ans, la concentration a connu une nette accélération ces derniers mois. À l’automne 2017, les trois études d’administrateurs judiciaires de Catherine Poli, du binôme déjà formé par Francisque Gay et Thibaut Martinat ainsi que celle de Philippe Jeannerot ont fusionné, donnant ainsi naissance à une nouvelle structure baptisée AJRS (pour Administrateurs judiciaires – Restructuring & Solutions). Cette nouvelle étude regroupe une quarantaine de collaborateurs répartis sur quatre bureaux : Paris, Versailles, Neuilly-sur-Seine et Besançon. À la même période, le cabinet alsacien Mulhaupt & Maschi, implanté à Colmar et à Mulhouse, rejoint AJAssociés, étoffant la structure d’une dixième associée trentenaire, et complétant son maillage territorial qui couvre désormais une vingtaine d’implantations dans l’Hexagone. Toujours en 2017, l’étude nordiste de Vincent Labis et celle francilienne de Jérôme Cabooter décident de renforcer leurs liens en fusionnant leurs structures pour créer la Selarl Ajilink Labis-Cabooter, constituant une équipe de 18 collaborateurs répartis sur six implantations en région parisienne et dans les Hauts de France. Enfin, avec des allures de start-up et des ambitions de conquête affichées, la structure rhônalpine AJUP a concrétisé le regroupement de six administrateurs judiciaires associés, deux administrateurs judiciaires salariés et plus de 40 collaborateurs expérimentés et organisés en équipes spécialisées et mobiles.

Il y a approximativement une procédure de redressement judiciaire sur quatre dans laquelle un administrateur judiciaire est désigné », D’après l’étude annuelle sur les défaillances publiée par Deloitte et Altares.

Deux modèles culturels. « La concentration du secteur apparaît clairement dans la montée en puissance de la structuration en société, qui représente aujourd’hui près des trois quarts du marché par rapport aux administrateurs judiciaires et mandataires judiciaires exerçant en individuels, alors que les proportions étaient inverses il y a une quinzaine d’années », souligne Christophe Thevenot, président du Conseil national des administrateurs judiciaires et mandataires judiciaires (CNAJMJ). Le patron de l’organe professionnel représentant du secteur distingue deux modèles de développement culturellement distincts : « Les études qui privilégient la croissance organique en faisant monter des compétences en interne et celles qui optent pour des rapprochements entre confrères pour renforcer leur maillage territorial. » Le fondateur de Thevenot Partners revendique son appartenance à la première catégorie, illustrée encore récemment par le rapprochement de sa structure avec l’étude marseillaise Gillibert & Associés, qui confirme le lien créé avec une ancienne recrue du cabinet. Après un début de carrière dans l’industrie aéronautique, puis en banque d’affaires, Vincent Gillibert avait, en effet, rejoint l’ex-SCP Thevenot Perdereau Manière El Baze en 2009. Il y avait passé cinq années avant de reprendre, en 2014, l’étude fondée par son père.

Ce modèle qui consiste à faire monter les jeunes talents en les associant est aussi celui choisi par l’étude FHB, incarnée par la célèbre Hélène Bourbouloux, surnommée la « Madone des faillites ». Ce qui ne lui interdit pas d’opérer quelques rapprochements au compte-gouttes. FHB s’est ainsi développée en 2013 dans le Sud de la France en intégrant Jean-François Blanc et ses équipes. L’équipe d’associés a été renforcée fin 2013 par Gaël Couturier intervenant en région parisienne principalement puis par Cécile Dür et Nathalie Leboucher en 2014, pour conforter l’activité Grand Ouest. FHB a poursuivi son développement en 2018 avec l’association de Sylvain Hustaix et Benjamin Tamboise et compte désormais une cinquantaine de professionnels dont quatre stagiaires à la profession qui peuvent prétendre à devenir associés de la structure. Elle est depuis quatre ans la société d’administrateurs judiciaires la plus active auprès des acteurs du private equity mais aussi des gros dossiers corporate.

Pression concurrentielle. « La conséquence d’une concentration, surtout sur un marché limité et actuellement en baisse drastique, est que les professionnels ne faisant pas partie des poids lourds du secteur seront contraints d’adopter une organisation minimale pour rester viables avec un nombre de dossiers plus faible et de moindre envergure, alerte le président du CNAJMJ, Christophe Thevenot. C’est le risque d’une profession à deux vitesses alors que les responsabilités sont les mêmes quelle que soit la taille du dossier. » Car cette course à la taille crée une pression concurrentielle sur un secteur en proie à une baisse importante de son activité, du fait de l’embellie économique de ces trois dernières années. « Il ne faut pas oublier la réalité d’un marché qui compte environ 150 administrateurs judiciaires pour, en moyenne, 500 dossiers d’entreprises en procédure collective employant plus de 50 salariés par an, rappelle un administrateur judiciaire. Cela fait à peine plus de trois dossiers par administrateur judiciaire dans un contexte d’exigences accrues en technicité. » D’après l’édition 2018 de l’étude annuelle sur les défaillances, publiée par Deloitte et Altares, « il y a approximativement une procédure de redressement judiciaire sur quatre dans laquelle un administrateur judiciaire est désigné (4 105 en 2017). » Car la désignation d’un administrateur judiciaire n’est pas obligatoire dans le cadre d’une procédure de redressement judiciaire lorsque le chiffre d’affaires est inférieur à 3 millions d’euros ou que l’entreprise emploie moins de 20 salariés. Ce taux reste stable sur les six dernières années, en revanche, l’étude constate que le nombre d’administrateurs judiciaires pour les entreprises employant plus de 6 salariés a augmenté proportionnellement depuis 2016 et l’impute à un effet de la loi Macron du 6 août 2015. Cette dernière impose l’obligation de désignation d’un deuxième administrateur judiciaire pour les dossiers supérieurs à 20 millions d’euros de chiffre d’affaires, affichant un minimum de dix ans d’expérience et appartenant à une structure de plus de 15 salariés. Un seuil jugé discriminatoire pour le syndicat de la profession qui essaie de plaider pour que la désignation de ce deuxième administrateur soit laissée à la libre appréciation des tribunaux de commerce et que seule la condition d’ancienneté soit maintenue pour ne pas disqualifier les petites structures. Mais pour le moment, les effets de la loi Macron ne font qu’accélérer cette concentration somme toute inéluctable.

 

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