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Administrateur judiciaire, porte-voix du dirigeant en difficulté ?

Eric-etienne-Martin
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Maillon crucial de la chaine de restructuration, le rôle de l’administrateur judiciaire est encore parfois victime de vieux fantasmes qui freinent le développement des procédures préventives. C’est pourtant en amont que son intervention est la plus efficace pour endiguer la catastrophe.

« Il n’y a pas à ce stade de « zombification » de l’économie, plutôt une mise en hibernation », rassurait en décembre le Conseil d’Analyse Économique dans une note analysant la baisse des défaillances d’entreprises constatée en 2020, sous l’effet de la perfusion des aides de l’État. Paradoxe largement commenté ces dernières semaines, le raz-de-marée attendu des restructurations d’entreprises terrassées par la crise sanitaire ne s’est finalement pas produit. « Depuis le début de la crise sanitaire, on note une baisse de 40 % du nombre d’ouverture de procédures collectives », rappelait Christophe Basse, président du Conseil National des Administrateurs Judiciaires et Mandataires Judiciaires (CNAJMJ) lors d’une table ronde du Sénat qui a réuni, le 21 janvier dernier, des praticiens du restructuring et du monde bancaire autour de la prévention des difficultés des entreprises dans le contexte de crise sanitaire. « Le danger, ce n’est pas le zombie, c’est l’autruche », alertait à cette occasion Maya Atig, directrice générale de la Fédération bancaire française (FBF). Car si le « quoiqu’il en coûte » de l’État a permis de mettre sous assistance respiratoire des pans entiers de l’économie, les spécialistes des entreprises en difficultés s’apprêtent à affronter une vague de restructurations d’une ampleur inédite dans les prochains mois. La fin du premier trimestre 2021 risque d’enregistrer un premier pic de défaillances, suivi d’une augmentation constante due aux clôtures des comptes sociaux 2020 et à la présentation de ceux-ci aux partenaires financiers. Dans certains cas, les banques pourraient alors jeter l’éponge et refuser de soutenir leurs clients exsangues de trésorerie. Les estimations de défaillances pour 2021 s’échelonnement de 50 000 (retour au niveau 2019) à 62 000 (pic post-crise 2008) pour les plus optimistes, d’après le spécialiste de l’information économique aux entreprises Ellisphere. La deuxième vague de défaillances d’entreprise pourrait débuter au premier trimestre 2022 lorsque tomberont les premières échéances de remboursement des PGE qui solliciteront très fortement la trésorerie des entreprises.

La peur de perdre le contrôle. « C’est dans cette période qu’on devrait avoir une hausse des procédures de prévention, si elle était entrée dans les mœurs », regrette Georges Richelme, président de la Conférence Générale des tribunaux de commerce. « C’est maintenant que les dirigeants d’entreprise devraient venir au tribunal, accompagnés par un mandataire ad hoc ou un conciliateur, pour bâtir un plan de restructuration avant d’être dans une situation catastrophique », plaide l’ex-président du Tribunal de commerce de Marseille qui déplore que cette formidable boîte à outils que constituent les procédures de mandat ad hoc et de conciliation ne soient pas mieux connues par les dirigeants de PME notamment. D’ailleurs, l’équation est claire et répétée à l’envi par tous les praticiens du restructuring : le taux de réussite de l’amiable est de 70 à 80 % selon les années tandis que les procédures collectives mènent au tapis plus des deux-tiers des entreprises acculées à une sauvegarde ou un redressement judiciaire. Pour autant, ces procédures préventives restent trustées par de grands groupes malgré les efforts d’évangélisation décuplés par les tribunaux de commerce auprès des PME et ETI.

Derrière cette aversion à avoir recours à un administrateur judiciaire, on retrouve souvent une peur atavique de se voir déposséder du pouvoir sur son entreprise, de perdre le contrôle quand on a l’habitude d’être le seul maître à bord. « Dans les procédures amiables, il n’y a pas de restriction du pouvoir du dirigeant, rappelle Éric Etienne-Martin, associé fondateur du groupement d’Administrateurs judiciaires Rhônalpin AJUP. « La répartition des rôles est très claire, nous gérons la procédure et il gère l’entreprise », poursuit celui qui se décrit comme le porte-voix des dirigeants auprès de leurs créanciers. Avec six associés et une cinquantaine de collaborateurs répartis sur une dizaine de bureaux en France, AJUP planche habituellement sur 600 à 700 procédures par an, dont deux-tiers en judiciaire et un tiers en préventif. En 2020, la chute du judiciaire a ramené le nombre de procédures traitées à environ 450 dont la moitié à l’amiable.

Rôdés aux négociations coriaces. Le mandat ad hoc et la conciliation, qui bénéficient de la confidentialité et ne concernent que les entreprises non encore arrivées au stade de cessation de paiement (position plus facile à tenir avec les moratoires liés au covid), ont pu ainsi débloquer des situations inextricables, perfuser des trésoreries exsangues à coup de PGE ou de CODEFI (comités départementaux d’examen des problèmes de financement des entreprises) quand l’entreprise n’est pas éligible au prêt garanti par l’État. AJUP cite ainsi l’exemple d’une entreprise de transports régionale aux 80 M€ de revenus accompagnée en mandat ad hoc, qui a pu obtenir la division par trois de ses loyers auprès de ses crédit-bailleurs, un PGE de 7 M€, et des clauses de revoyure pour le paiement de ses échéances fiscales et sociales auprès de la CCSF (Commission départementale des Chefs des Services Financiers). Rôdés à mener des discussions multilatérales avec des comités de créanciers coriaces, les administrateurs judiciaires arrivent souvent à négocier des consensus que le dirigeant n’est pas outillé pour obtenir seul.

Pourtant, ils sont à peine quelque 150 administrateurs judiciaires à représenter cette profession réglementée encore méconnue du grand public, et victime de vieux stéréotypes chez les dirigeants. Leurs plus fervents « supporters » les appellent « les urgentistes des entreprises », mais filer la métaphore médicale ad nauseam dans le contexte sanitaire actuel n’est pas du meilleur goût. Leurs détracteurs n’hésitent pas à les traiter de « vautours », même si cette image date des temps lointains où le métier était exercé par des loups solitaires, à la réputation parfois sulfureuse. Or, depuis les années 2000, le métier n’a eu de cesse de se professionnaliser, se moderniser et adopter un mode de fonctionnement épousant les standards de l’écosystème des conseils juridiques et financiers. C’est d’ailleurs en prenant appui sur l’expert-comptable et l’avocat de l’entreprise, que l’intervention de l’administrateur judiciaire est « co-construite ». « Si le dirigeant joue la transparence, le diagnostic est posé assez vite et il est rare que nous aboutissions à des conclusions différentes », témoigne Éric Étienne-Martin. Les choses se corsent évidemment quand le dirigeant est dans le déni de ses difficultés, qu’il brandit des business plans irréalistes au regard de la situation de l’entreprise et du contexte économique. « L’administrateur regarde dans le rétroviseur, tandis que le dirigeant a les yeux rivés sur le pare-brise », schématise l’associé d’AJUP, qui table sur la relation de confiance pour réconcilier les divergences de perception. D’ailleurs, au-delà de leurs expertises technique et juridique de plus en plus pointues, ces experts des situations de crise sont aujourd’hui aussi réputés pour une capacité d’écoute et une forme de bienveillance incarnées par des stars du métier comme Hélène Bourbouloux, surnommée « la madone des faillites » dont la médiatisation participe à la dédiabolisation de ce métier.

Par Houda El Boudrari

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